Ou le premier des malentendus chez les aldurants…
Posté le 28 janvier 2011
Edité le 30 janvier 2011

Après l’introduction aux différentes problématiques , voici le premier et sans doute le plus grave des malentendus autour des images Al Dura : «Même si ces images correspondaient à une mise en scène, elles ne feraient qu’aider à prendre conscience de la “vérité du contexte”.»
Bien sûr, je suis parfaitement conscient du fait que des individus ont recours à cette affirmation de façon intentionnellement malhonnête, mais comme je l’ai dit en introduction, je m’adresse ici aux personnes de bonne volonté. Si vous soupçonnez quelqu’un d’employer cette manœuvre de mauvaise foi, je vous invite à lire ou relire les stratagèmes décrit il y a plus de 150 ans par Arthur Schopenhauer dans L’Art d’avoir toujours raison – un livre qui décrit une approche condamnable puisqu’elle privilégie le combat plutôt que le débat, la “victoire” plutôt que la recherche de la vérité, le confort plutôt que l’intégrité…
Autour des images Al Dura, vous retrouverez cette manipulation dissimulée sous le slogan d’une soi disant «vérité du contexte», ce qui correspond au stratagème n°29 – Faire diversion :
« Si on se rend compte que l’on va être battu, il faut faire une diversion, c’est-à-dire qu’on se met tout d’un coup à parler de tout autre chose comme si cela faisait partie du sujet débattu et était un argument contre l’adversaire. (…) »
mais cela correspond aussi et surtout à une forme dérivée (par inversion) du stratagème n°33 qui donnera ici :
“Même si c’est faux en pratique, ça reste vrai en théorie“…
Ne cherchez pas, c’est bien un tour de passe passe, l’un des plus courants mais aussi l’un des plus voyants pour un œil attentif. Vous avez certainement déjà rencontré sa version la plus banalisée :
“Faux en particulier, mais vrai dans l’absolu“…
Pour information, voici enfin le stratagème n°33 dans sa forme originelle, accompagné de la réponse de Schopenhauer :
« “C’est peut-être vrai en théorie, mais en pratique c’est faux.” Grâce à ce sophisme, on admet les fondements tout en rejetant les conséquences; en contradiction avec la règle a ratione ad rationatum valet consequentia (la conséquence tirée de la raison première valide le raisonnement). Cette affirmation pose une impossibilité: ce qui est juste en théorie doit aussi l’être en pratique; si ce n’est pas le cas, c’est qu’il y a une erreur dans la théorie, qu’on a omis quelque chose, qu’on ne l’a pas fait entrer en ligne de compte; par conséquent, c’est également faux en théorie.»
Mais revenons aux personnes de bonne foi, qui non seulement méritent que l’on prenne le temps d’effectuer quelques développements, mais qui en plus n’ont pas eu accès, a priori, à des informations qu’en janvier 2011, encore, il faut vraiment aller chercher1…
Cette première affirmation pourrait être vraie si ces images se contentaient d’affirmer que les balles perdues peuvent faire des victimes innocentes… Ce serait oublier que malheureusement pour une majorité de la population mondiale, ces images affirmeraient :
- qu’un enfant a été assassiné « intentionnellement et de sang froid »,
- après un tir acharné pendant 45 minutes, sur lui et son père implorant grâce,
- et que l’assassin ne serait pas un malade mental qui aurait réussi à tromper au recrutement les tests psychologiques – visant à écarter les assassins potentiels des rangs de toute armée détribalisée (digne de ce nom) – et qui aurait été enfermé ou interné depuis; mais que cet événement serait le fait du “soldat israélien” en tant qu’archétype du nouveau barbare, libre d’agir ainsi en toute impunité et dans l’anonymat de l’uniforme…
Et pourquoi est-ce qu’une grande partie de la population mondiale croirait des horreurs pareilles ?…
Et bien tout d’abord parce que “c’est France2 qui l’a dit”, au moins dans ses premières affirmations… Ensuite parce que l’idée fut réaffirmée et relayée, voir même illustrée sous la forme de montages photos ou de peintures murales.


Et ne vous laissez pas amadouer par le côté kitsch ou art naïf des deux figurations ci dessus, elles sont bel et bien à prendre au sens littéral, et elles sont perçues ainsi par le public ciblé. Je vous renvoie aux déclarations des différents protagonistes pour le mesurer, du créateur des images jusqu’à France2, dont vous trouverez le détail dans l’inventaire réalisé par Pierre-André Taguieff dans son dernier livre La nouvelle propagande antijuive (PUF, 2010), pages 291-293. Vous trouverez dans les pages suivantes de quoi mesurer l’impact et la réception dans le monde, réception que l’on peut anticiper comme durable et définitive si l’on ne fait rien puisque des monuments ont été élevés à la mémoire de l’icône et que des places publiques portent son nom…
On notera que sur en.wikipedia, le résumé de l’impact de ces images dans le monde est incomplet, au moins dans sa version au 22 Jan. 2011 , quand il est tout simplement absent de la version au 16 janvier 2011 de la page de fr.wikipedia.
Or à côté de ces déclarations d’une violence inouïe, une approche sérieuse, c’est-à-dire factuelle et scientifique – soit dépassionnée et non émotive – nous apprend que, jusqu’à preuve du contraire, jamais un enfant n’a été tué de façon intentionnelle par un soldat israélien. Jamais.
Les rares enfants a avoir été victimes d’un tir furent touchés par des “balles perdues”, parfois même par ricochet. Par exemple en 2009, nous apprenons d’un journal télévisé de France Télévision qu’un enfant palestinien a été tué par le ricochet d’une balle palestinienne. L’enfant se trouvait pourtant à son domicile, mais cette balle perdue a perforé la porte d’entrée, après avoir ricoché sur un blindé israélien, et avant de lui porter un coup mortel. Je m’empresse d’ajouter que cette information ne fut pas contestée sans quoi je n’en parlerai pas ici2.
Au-delà, du danger toujours possible d’une balle perdue, encore aggravé ici par le fait qu’il s’agit de combats urbains au milieu de populations civiles; les initiés à la question militaire savent que le risque d’un « tir fratricide » est tellement important au combat que les armées conventionnelles accordent une large part de leurs formations à la réduction de ce risque. Les militaires le savent, toutes les armées détribalisées dans tous leurs conflits ont connues ce genre de drame. Oui la plupart des “combattants” palestiniens ont reçu une “formation”, mais peut-on espérer qu’elle ait accordé le même professionnalisme à la gestion du risque que dans une armée conventionnelle?… Et que ce soit en raison des priorités ou des moyens disponibles (en particulier la durée plus courte de ces “formations”), je laisse à d’autres le soin de répondre. Il faut juste souligner à quel point le maniement d’une arme de guerre au milieu d’une ville n’a rien à voir dans la réalité avec ce que peuvent laisser croire certaines fictions: la tôle ondulé, les planches de bois, ou une carrosserie de voitures, n’ont jamais arrêté une balle tirée avec une arme de guerre! Même un mur, selon sa composition, n’arrêtera pas toujours une balle…
Et si vous n’apprenez rien, il ne peut être inutile de le rappeler quand même des forces de police, dont on peut penser qu’elles sont parmi les mieux formées au monde, ont connues des bavures de ce type. C’est au moins le cas aux Etas Unis et en France où des policiers, qui ignoraient visiblement le pouvoir de pénétration ou de ricochet de leur “tir de sommation”, ont blessé ou tué involontairement3.
Déjà en 2004, l’idée que le “soldat israélien” (en tant qu’archétype) puisse être capable d’un tel acte de barbarie est déjà tellement entrée dans les imaginaires collectifs que c’est affirmé jusque dans une série télé américaine qui a plutôt la réputation d’être rigoureuse : The West Wing4 (À la Maison Blanche). Pire, cela ne fait tellement plus l’ombre d’un doute qu’ils en sont déjà au stade de la recherche d’explications… Plus troublant, ayant regardé cette série télé du premier au dernier épisode, je pense pouvoir affirmer qu’il s’agit là de mésinformation et non de désinformation. En d’autres termes, les auteurs croient à ce qu’ils affirment après avoir eux-mêmes été trompés. Comment en sont-ils arrivés à croire de telles horreurs? Surtout eux qui ont toujours démontré au fil des épisodes une honnêteté intellectuelle plutôt au dessus de la moyenne? Mais d’abord que nous dit-on exactement dans cette scène?
Il s’agit d’un épisode intitulé “Gaza”, que vous retrouverez dans la saison 5, épisode 21, dont voici le contexte de la scène :
« In flashbacks, Donna is attracted to a dashing Irish photojournalist who opens her eyes to the conditions faced by inhabitants in the area. » en.wikipedia « Back in Gaza before the explosion Colin has introduced Donna to Yossi, an Israeli military border guard (…) » (westwing.bewarne.com )
Retranscription du passage (à 29 minutes environ) qui pose problème dans les dialogues (traduction plus bas), qu’échangent ces trois personnages que sont Donna Moss, Colin Ayres (Irish photojournalist) et Yossi (Israeli soldier).
Colin Ayres (Irish photojournalist): Yossi spent some time guarding the settlement in Kfar Darom
Donna Moss: I’ve been there. It’s… it’s dangerous.
Yossi (Israeli soldier): I lost comrades. For a soldier, this is expected. But two were women. Girls, 19. Killed in their barracks.
Donna Moss: I’m sorry
Photojournalist: Tell her what happened then… Go on, man, you can tell her.
Israeli soldier: After the deaths of the girl soldiers, some in my unit… they’d call on loudspeaker… in Arabic. Taunting, calling them names, filthy names. And young Palestinians would come out from hiding, boys with rocks. And… they’d shoot them, with live bullets.
(silence embarrassé)
Donna Moss: You…
Israeli soldier: I do not shoot children (intense, offusqué). Donna, I serve with them. They’re not evil but when people who are not monsters do this, it’s the situation. The circumstances are to blame.
(Silence)
Donna Moss: (soupir) … I have to go. Thanks for speaking with me.
Israeli soldier: Enjoy your visit.
Photojournalist: (salut le soldat puis la raccompagnant) I better not come and join your friends.
Donna Moss: Bye

Même scène dans sa version française telle qu’entendue à la télévision française, avec en italiques les passages où les traducteurs, selon moi, ont pris un peu trop de liberté avec le texte d’origine:
Colin Ayres (photojournaliste irlandais): Yossi a gardé un certain temps la colonie de Kfar Darom
Donna Moss: Je l’ai visitée. C’est très dangereux.
Yossi (soldat israélien): J’y ai perdu des camarades. Pour un soldat, c’est habituel, mais deux jeunes femmes, de 19 ans, tuées dans leurs chambres de casernes.
Donna Moss: Je suis navrée
Photojournaliste: Dis-lui ce qui s’est passé après… Je crois que tu peux lui raconter.
Soldat israélien: Après la mort des deux filles soldats, des hommes de mon unité… ont pris des haut-parleurs… en arabe, ils ont insulté leur peuple, d’une façon obscène. Des jeunes Palestiniens sont sortis des maisons où ils se cachaient, des gamins avec des pierres. Et… ils ont tiré dessus, avec des balles réelles.
(silence Embarrassé)
Donna Moss: Et vous ?
Soldat israélien: Je ne tire pas sur des enfants (intense, offusqué). On est dans la même unité Donna. Ils ne sont pas mauvais, mais quand les hommes qui sont normaux font ça, c’est la situation qui les transforme et qu’on doit blâmer.
(Silence)
Donna Moss: (Soupir) … il faut que j’y aille. Merci de m’avoir parlé.
Soldat israélien: Au revoir et bon séjour.
Photojournaliste: (salut le soldat puis la raccompagnant) Je ne crois pas que je vais me joindre à ton groupe.
Donna Moss: D’accord… Bye

On est loin des crétineries habituelles sur le sujet, et pourtant… C’est tout de même gravissime.
Comment des auteurs, plutôt mesurés, jusque d’ailleurs dans cette scène (voir trop mesurés dans la version française avec le «qui sont normaux»), ont-ils pu aller si loin?
Nous avons là une nouvelle forme d’expression du relativisme ambiant.
Comme si les scénaristes de cet épisode, et avec eux un grand nombre de leurs contemporains, compensaient une incapacité à comprendre la violence des fanatiques en se réfugiant dans un déni de réalité tout à fait équivalent à ceux que l’on retrouve vis-à-vis des réalités tribales ou des origines de la violence. Pour nourrir ce déni, ils empruntent à la notion de banalité du mal «Donna, I serve with them. They’re not evil…» et à une forme de déterminisme : «but when people who are not monsters do this, it’s the situation. The circumstances are to blame.» … Une recherche d’équivalence à tout prix.
Ca part d’un bon sentiment (et ce n’est pas ironique), mais la grille de lecture est fausse et ne peut que donner un raisonnement faux à base d’équivalence forcée et de nivellement relativiste selon le schéma implicite suivant: si les uns commettent des atrocités, alors forcément les autres doivent commettre les mêmes… Un “nivellement dans l’horreur”.
Aux sources de ce déni, nous avons le déni de réalité plus courant sur la nature humaine et la réalité tribale qui interdit l’accès aux oppositions réelles sur le terrain: d’un côté une démocratie, de l’autre une société de la peur5, d’un côté une société relativement ouverte (sur le plan du marché de l’emploi et des situations de voisinage coté israélien), de l’autre une société fermée qui condamne jusqu’aux palestiniens qui commerce avec un voisin perçu comme un «occupant»; d’un côté une armée conventionnelle composée d’individus fortement détribalisés, de l’autre des «combattants» plus proches du type “bandes armées” composées d’individus en voie de retribalisation, comme en témoigne les manuels scolaires palestiniens (dont la nature n’est plus à démontrer6)…

Dans la réalité du conflit, la propagande Al Dura peut être vue à la fois comme la poule et l’œuf de cette tendance à la retribalisation.
Si l’on veut bien quitter la «néo-réalité» des «rebellocrates7», on doit admettre qu’au moment de la réalisation de cet épisode de The West Wing, la seule “source d’information” évoquant la mort d’un enfant victime d’un tir israélien provenait des images Al Dura. Or encore une fois, il n’existe aucune autre “preuve”, ni aucun témoignage des tels comportements. Quelques soient les “sources” des scénaristes de cette série télé, ils ont visiblement négligé que c’est justement cette mise en image qui est venue donner corps à une croyance qui autrement n’aurait pas dépassé le cadre de la “légende urbaine”, dont nous trouvons une définition sur en.wikipedia (traduction personnelle):
« Une légende urbaine, un mythe urbain, une fable urbaine, ou une légende contemporaine, est une forme de folklore moderne, composée d’histoires considérées généralement par leurs conteurs comme vraies. Comme avec tout le folklore et la mythologie, cette dénomination ne suggère rien sur la véracité de l’histoire, mais simplement qu’elle est en circulation, offre des variations au fil du temps, et véhicule quelques significations qui motivent la communauté dans le fait de la préserver et de la diffuser. »
La légende du soldat-israélien-assassin-d’enfants correspond parfaitement, et cela sans aucun esprit polémique puisque la définition peut se résumer au fait qu’il s’agit d’une histoire sans preuve dont on sait seulement qu’elle circule.
Croire que le scénario du film Al Dura révélerait une vérité cachée relative, appelée « vérité du contexte » par ses promoteurs, c’est donc partir du principe que des enfants ont été effectivement tués intentionnellement par des soldats israéliens. Avant la diffusion des images Al Dura, c’est-à-dire avant septembre 2000, seuls le déni de réalité tribale et le relativisme ambiant pouvaient expliquer la croyance en une telle légende urbaine auprès de personnes «de bonnes volontés» – pour les autres, l’explication sera leur besoin de donner corps au «fantasme du crime rituel»8. Après les images Al Dura, il est plus compréhensible que d’honnêtes gens aient pu être induits en erreur; ces personnes n’auront eu que le tort d’accorder trop de confiance à France2. Il en va autrement des professionnels qui avaient le devoir de vérifier avant de relayer, surtout dès lors qu’il y avait doute et contestation… Nous y reviendrons dans un prochain post.
Vous noterez que le seul fait de parler de «vérité du contexte» autour des images Al Dura, c’est reconnaître qu’il n’existe aucune autre “preuve” ou “témoignage”. Un aveu en somme… Mieux… Le seul fait qu’un individu ait éprouvé le besoin de fabriquer une telle «mise en image» tendrait même à démontrer en soi le contraire de ce que le film voulait prouver, et ce pour une raison très simple. Si de tels actes de barbaries étaient aussi courants que l’on tente de le prétendre, nous en aurions la preuve d’autant plus facilement que cette zone géographique possède la plus grande concentration de caméras et de journalistes au monde. Un tel crime serait impossible à dissimuler, et personne n’aurait besoin de fabriquer de telles images, surtout quand la guerre médiatique est gagnée et qu’un contrôle absolu sur les images est exercé à la source comme en témoigne les «à côté» du traitement médiatique du lynchage particulièrement insoutenable du 12 octobre 2000 à Ramallah9.
Maintenant, en plus du contrôle à la source il y a le problème, en soi, d’avoir dans cette zone la plus grande concentration au monde de journalistes, ou plutôt le problème que pose la cause de cette concentration: une demande exacerbée d’images… Or comme toujours quand il y a déséquilibre flagrant entre la demande et l’offre, soit entre “consommation” et “production”, il y a forcément influence de l’un sur l’autre. Les images Al Dura ont donc le mérite de nous apporter la preuve d’un fait prévisible et banal: la demande d’images a déformée l’offre. Une fois la vérité admise autour d’Al Dura, la vraie question sera depuis combien de temps y a-t-il eu déformation de la production?… Et c’est bien entendu l’une des principales motivations de l’acharnement des aldurants (ou “croyants d’Al Dura” si vous préférez).
Dans le cas présent, cette exceptionnelle concentration de caméras aura au moins eu le mérite de se retourner contre le manipulateur en nous apportant une aide importante pour mieux comprendre la «réelle vérité du contexte» – soit la réalité du conflit – grâce aux autres prises de vues des lieux de la scène sous des angles différents (qui nous donnent au minimum une “vérité du contexte des lieux du tournage”). Encore fallait-il accepter de voir ces prises de vue filmées le même jour sur des angles différents… J’y reviendrai dans un prochain post.
Finalement, parler de «vérité du contexte», c’est essayer de faire d’«Al Dura» un nouveau «Timisoara», un autre scandale médiatique résumé ainsi sur fr.wikipedia au 9 janvier 2011
« Le charnier de 1989, une falsification célèbre
On rapporta qu’il y aurait eu 1.104 tués et 3.352 blessés pendant l’insurrection, en opposition avec le nombre réel de 93 morts à la fin de celle-ci. Les images de cadavres dont l’origine véritable avait été cachée furent abondamment diffusées dans le monde entier. Ce n’est qu’en février 1990 qu’il fut officiellement établi qu’il s’agissait là d’une intoxication. Le nom de Timişoara est dès lors resté associé aux manipulations dont les médias sont toujours susceptibles d‘être à la fois les dupes et les relais. Dès la première diffusion des images aux téléspectateurs il était visible, pour un observateur un tant soit peu attentif, que les corps déterrés portaient de nombreuses cicatrices de plaies soigneusement recousues trahissant des interventions chirurgicales. »
Dans « l’affaire Timisoara », le relativisme a été les suivant: Le faux charnier de Timisoara, qui avait pour but de gagner la sympathie de l’opinion par l’émotion, fut parfois plus ou moins considéré comme “l’exception qui confirmait la règle”: Si le charnier était faux, les mystificateurs combattaient un ennemi dont les méthodes étaient effectivement indéfendables – et personne ne peut le nier. Dans le cas de Timisoara, nous avions effectivement affaire à un pouvoir en place qui avait défrayé la chronique en matière de totalitarisme.
Dans le même esprit que la manipulation des faux charniers de Timisoara, on pourra s’intéresser à l’affaire des couveuses au Koweït, dont vous trouverez le résumé sur fr.wikipedia au 11 août 2010 et sur en.wikipedia au 11 Nov. 2010
Même logique: l’adversaire étant un monstre, permettons-nous d’inventer une histoire monstrueuse pour faire appel à l’émotion plutôt qu’à la réflexion dans la quête de la sympathie de l’opinion publique, et pour gagner ainsi plus facilement, plus rapidement et plus sûrement la guerre médiatique… avec pour gain immédiat les soutiens matériels et financiers qui découleront de cette victoire médiatique…
Bien sûr, il ne peut y avoir «exception qui confirme la règle» que si nous nous trouvons effectivement dans l’application d’une règle, autrement, si cette affirmation sort de nul part, nous pouvons être sûr que l’on tente de nous manipuler. On essaye de faire jaillir une règle d’un fait isolé que l’on tente de faire passer pour une exception… avec le piège grossier suivant: si vous acceptez qu’il s’agit d’une exception, on vous a fait admettre implicitement qu’il y avait règle… C’est osé et assez tordu, mais finalement assez récurent.
Dans le cas Al Dura, c’est le film distribué par France2 a réussit à faire croire à une néo-réalité. Une néo-réalité dans laquelle les soldats israéliens sont non seulement capables du pire, mais plus important encore, en toute impunité! C’est d’ailleurs ce qui explique la détermination d’une partie des personnes de mauvaise foi qui a très bien compris les enjeux sur ce point: quand les images Al Dura apparaîtront comme une supercherie, c’est la légende urbaine du soldat-israélien-bourreau-d’enfants qui tombera. Ce sont donc ceux qui ont besoin de faire assimiler le soldat israélien à un néonazi qui seront les plus radicaux pour combattre la vérité. “En faire un Timisoara” pourrait apparaître comme une solution de repli, mais vous mesurez à quel point ce serait inacceptable. De la folie totalitaire des Ceauşescu en Roumanie à la paranoïa sanglante d’un Saddam Hussein en Iraq, nous sommes très loin de la réalité du conflit que connaît la démocratie israélienne. Pire cette solution de repli ne serait que «reculer pour mieux sauter» vers l’étape suivante, ce ne serait que le ventre d’où pourrait sortir la tentation immonde, au moins auprès de rebellocrates – ces néo-war-junkies de salons – toujours en manque de nouvelles guerres d’Espagne… La tentation immonde qui consisterait à faire d’Israël la nouvelle «Espagne Républicaine»… Créer de la «vérité du contexte» répond à ce besoin, ces images venaient satisfaire un manque… Un “shoot” dont il sera très difficile de désintoxiquer ses désormais dépendants que sont les aldurants.
De Timisoara à Al Dura, les leçons à retenir seront radicalement différentes. Avec «Timisoara», les médias apprenaient à leurs dépens que les journalistes pouvaient “se faire avoir”. Avec «Al Dura», le fait que des journalistes aient pu se faire avoir n’a donc rien de très extraordinaire. La nouveauté est que l’on découvrira qu’après que les milieux médiatiques, eux-mêmes, aient progressivement découverts la supercherie il y a des années, puis davantage encore dans le courant de l’année 2009, ils auront persistés dans leur incapacité à faire marche arrière ou à s’autoréguler… mais j’anticipe sur mes conclusions à venir quelques posts plus loin.
«Al Dura» présente donc non seulement une différence de degré avec l’affaire du faux charnier de Timisoara, par son retentissement mondial plus fort, mais aussi et surtout une différence de nature sur laquelle nous ne pouvons pas accepter de nous laisser tromper. Al Dura était la seule preuve de la légende urbaine, celle-ci tombera avec la reconnaissance officielle du bidonnage, reconnaissance qui donnera enfin une vraie chance à la paix dans la région… C’est d’ailleurs le malentendu n°2: croire que «reparler de cette affaire ne ferait que jeter de l’huile sur le feu», quand toute paix est justement impossible aussi longtemps que la vérité n’aura pas été reconnue… comme nous le verrons dans le post suivant.


Notes
1 Je vous renvoie aux travaux de Philippe Karsenty (présentés en conférences) et d’Esther Shapira dont on attend encore en France la diffusion à la télévision ou en DVD de son documentaire de 2009 sur Al Dura: L’enfant, la mort et la vérité (ARD). D’ici là, des télévisions étrangères ont déjà diffusé le documentaire en soirée et le DVD continue à “circuler“…
2 Si quelqu’un a l’adresse du lien vidéo (YouTube ou Dailymotion), merci de me la faire parvenir pour que je puisse l’ajouter ici. L’exemple est édifiant.
3 Deux exemples et une anecdote: Aux Etats-Unis un policier fait son tir réglementaire “de sommation” en l’air dans un restaurant pour faire stopper un fuyard… Le restaurant est à deux étages… la balle traverse le plafond et tue un client qui effectuait son repas à l’étage au dessus… En France, une femme policier fait son “tir de sommation” en direction du sol sur un parking, mais le ricochet blessera une personne involontairement. En France encore, le coup part alors qu’un policier, qui s’équipait dans son commissariat, fait entrer son arme dans son étui de ceinture un peu trop précipitamment; la balle ricochera sur le sol et tuera l’un de ses collègues qui se trouvait debout à côté de lui…
4 The West Wing : “Gaza” épisode 109 (Ep.21/Saison 5 – 2003/2004) en.wikipedia
5 La notion de société de la peur a été définie par Nathan Sharansky dans Défense de la démocratie: Comment vaincre l’injustice et la terreur par la force de la liberté
6 Voir Yohanan Manor: Les manuels scolaires palestiniens, une génération sacrifiée (Berg International – 2003)
7 Néo-réalité et rebellocrate sont des concepts développés par Philippe Muray, et employés dans L’Empire du bien
Rebellocrates nait bien sûr de la contraction de rebelle et de cratos qui signifie pouvoir (Cf -cratie sur fr.wiktionary ). Pour résumer en une phrase, l’attitude (ou la caste) rebellocrate peut s’entendre ainsi: des rebelles qui ont le pouvoir, tout en prétendant le contraire puisque s’auto-définissant comme «rebelles»… Cela se retrouve sous des formes déclinées comme des censeurs prétendant braver la censure tout en condamnant l’adversaire au silence quotidiennement. Cette dernière forme a été brillamment détaillée par Elisabeth Levy dans Les maîtres censeurs.
pas encore de traductions disponibles en anglais mais tout de même une page chacun sur amazon.com:
Philippe Muray sur amazon.com
Elisabeth Levy sur amazon.com
8 Pour les liens avec le fantasme du «crime rituel», je vous renvoie aux travaux de Pierre-André Taguieff dans La nouvelle propagande antijuive – PUF, 2010 (déjà cité plus haut). Au-delà, cet auteur est devenu au fil de ses travaux de décryptage et d’analyse sur ces sujets, tout simplement incontournable.
Pierre-André Taguieff sur amazon.com
9 Pour les détails du traitement médiatique du lynchage du 12 octobre 2000 à Ramallah, voir:
. (à nouveau) Pierre-André Taguieff La nouvelle propagande antijuive (PUF, 2010)
pages 41 à 43 et 293-294
. mais aussi Mitchell G. Bard Mythes et réalités des conflits du Proche-Orient (Myths and Facts on the Middle-East Conflicts)
pages 323 et suivantes.
Pour les grandes lignes, vous pourrez dès à présent vous reporter à la page de en.wikipedia, un peu plus satisfaisante que son équivalent français, au moins dans sa version actuelle c’est-à-dire au 30 Dec. 2010
